Journal 2020-2080

04 juillet 2008

Journal 2020-2080

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Extrait du Mémoire " Retour des touristes sur la Côte d'Azur"

Université Libre et Agnostique de Reykjavik

Lise Sundradottir, mai 2069

Après les troubles de 2057 et le retour au calme dans la région de l’antique cité de Marseille, les touristes reviennent peu à peu. Une clientèle essentiellement masculine, venu profiter de la misère humaine.

Il n’est plus rare de rencontrer, à Cannes ou à Tropez, pour évoquer le cas de la mythique Côte d’Azur, un routard chinois avec, à l’arrière de sa moto électrique ou accrochée à son bras, une « kouff », appellation officielle et plus acceptable de la prostituée, qu’il a louée à la semaine ou au mois.

Le tourisme sexuel connaît un effet « boule de neige » qui l’oriente dans le sens d’une massification. Toujours sur la Cote d’Azur, les nouveaux clients sont de plus en plus des jeunes Indiens en quête d’aventures et de sensations fortes.

Suite à la démocratisation de l’usage de l’échographie dès le début du siècle, le rapport hommes/femmes  en Inde s’établissait dès 2015 à 130/90, avec des pointes à 140/80 dans les états sécessionnistes musulmans du Nord du pays ( à comparer avec le 115/85 chinois et le 120/95 indonésien), le manque cruel de femmes a poussé de nombreux jeunes hommes à rechercher une compagne hors des frontières nationales.

 Ils remplacent peu à peu les vieux touristes saoudiens, turcs ou nigérians, lesquels avaient eux-mêmes déjà succédé aux militaires algériens en stationnement pendant la guerre de Libération. D’autre part, une nouvelle clientèle apparaît sur les plages et dans les bars : Malaisiens, Pakistanais, Brésiliens...

La prostitution « touristique » affecte beaucoup de pays du nord du bassin méditerranéen : Les filles (ou les garçons) y sont jeunes, pauvres et peu éduqués, donc facilement exploitables. Elles arrivent de façon plus ou moins forcée dans la prostitution, « métier » qu’elles n’ont aucune envie d’exercer. A la recherche de sexe facile et bon marché, les touristes sexuels étrangers affluent en quête de cette chair fraîche, disponible et soumise. Nombre d’entre eux, afin de se donner bonne conscience, trouvent toutes les raisons du monde pour se persuader qu’ils n’abusent pas de la détresse de ces jeunes. Ils ne feraient que les aider, les soutenir, voire contribuer au développement de leur pays...

Dans ces régions, après la disparition du tourisme de masse, le secteur informel de la prostitution s’est développé avec l’arrivée plus importante de touristes individuels étrangers.

Le tourisme sexuel de masse se développe ainsi au croisement de l’univers des mobilités touristiques. Pour beaucoup de musulmans, d’indiens et de d’asiatiques, il représente une forme de colonisation nouvelle et adaptée à notre époque. Certains d’entre eux voudraient à tout prix établir une distinction entre la prostitution forcée et la prostitution volontaire ou « libre ». Sous le prétexte que, dans certaines villes du Nord – ou dans des enclaves fortunées ou aisées des pays déshérités (Royaume Islamique d’Angleterre, Confédération Musulmane de Belgique..) –, la prostitution de luxe, dite « libre », pourrait parfois permettre à certaines filles (ayant échappé à la contrainte des proxénètes) de « disposer librement de leur corps ». En revanche, ils admettent que, dans la plupart des régions du Sud – ainsi que dans des enclaves de misère des villes de Tuluss (Toulouse) ou de l’Est, Strasbourg, Lyon, –, la prostitution est toujours une activité exercée sous la contrainte (proxénétisme, violences, viols) . Mais comment combattre la prostitution dans les régions pauvres du Sud, si on prétend que, dans les régions riches du Nord, elle résulterait de choix individuels ?

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Une industrialisation des corps

Le touriste organisé se dégage, souvent, de toute responsabilité dès le moment où il foule la terre de sa destination exotique et vacancière. Témoin ce voyageur pakistanais, fraîchement débarqué à l’aéroport de Al Berde (Bordeaux), et qui expliquait : « Voilà, je viens d’atterrir, et désormais je confie mon destin durant les prochaines semaines à Allah et à mon guide, car je suis trop éreinté par mon boulot, et le temps des vacances je ne veux plus penser mais seulement me laisser porter ! » Il n’y avait là, certes, aucune arrière-pensée sexuelle mais d’autres touristes feront aisément le lien, puis franchiront le pas...

En effet, au bout du monde, tout redevient possible, notamment braver une série d’interdits. Autre exemple : un touriste perdu au milieu de son groupe confiera peut-être son destin au guide ou à l’agence de voyage mais, en même temps, il s’autorisera des pratiques qu’il s’interdit d’habitude chez lui. Comme se baigner nu sur une plage à Biarritz, entouré de pêcheurs baques offusqués, ou encore flirter avec une gamine venue s’attabler avec lui pour lui vendre des cigarettes ou des bibelots dans un restaurant à Lacanau...

C’est souvent de la sorte que commence pour le touriste lambda, loin de chez lui, ce qui serait totalement impensable sur ses propres terres. Cette aspiration à la transformation de soi est d’autant plus aisée pour les touristes – organisés ou non – que la déresponsabilisation en voyage s’est installée dans leur esprit... Pour le touriste organisé, l’Autre – l’« indigène », disait-on du temps des colonies – est le serviteur touristique, dont le rôle consiste à être exploité.

Cinq raisons principales sont à l’origine de l’essor du tourisme sexuel de masse dans les territoires islamiques européens : la paupérisation croissante ; la libéralisation des marchés sexuels encourageant plus ou moins directement la traite aux fins de prostitution ; la persistance de sociétés patriarcales et sexistes ; la dégradation de l’image de la femme sur fond de violence sexuelle généralisée et banalisée ; et l’explosion du tourisme international et des flux de migrants en tout genre. Cet essor a été stimulé par deux caractéristiques de nos sociétés : premièrement, la « démocratisation » des flux de voyageurs (des masses de touristes circulant dans tous les sens) ; deuxièmement, l’hypersexualité des jeunes entretenue par des médias obsédés par la violence sexuelle. Il se nourrit aussi de la rencontre entre la misère et la beauté du monde. Misère et beauté attestent de la coupure qui régit l’ordre inégal de la planète. Misère économique au Nord et à l’Est, misère affective au Sud;

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25 juin 2008

Marsan le Bel, Région Loire, août 2027

Marsan le Bel, Région Loire, août 2027

Le programme s’annonçait délicieux. L’orchestre du village, si vaillant soit-il, s’était abrité de la chaleur estivale sous un des vieux ormes qui ornent l’entrée du Château de MontBayzac. Le Maire portait fièrement l’écharpe tricolore et les 30 étoiles et 2 croissants jaune doré semblaient jouer avec les rayons du soleil.

Avec quelques heures de retard, les premiers véhicules du cortège se présentèrent le long de l’allée. La débauche fantastique de carburant fossile éteignit un cours instant les murmures des villageois qui pour la plupart arboraient un large sourire.

Les berlines allemandes et japonaises fonctionnaient à l’essence, luxe impensable réservé aux riches étrangers ; elles semblaient glisser sur le bitume et leurs vitres teintées reflétaient les visages des curieux, les hommes à droite et les femmes à gauche de l’allée.

Paul Serfe, Maire et agriculteur de son état, attendait que la Mercedes stoppe à sa hauteur, avant de franchir le lourd portail de fer et ses larges piliers de pierre bardés de caméras.

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Ses pensées devaient certainement être confuses. L’arrivée du fonds Qatari dans la région avait été célébrée avec joie. Le financement immédiat de la construction d’une vingtaine de maisons de retraites, la création d’un héliport à proximité du château et d’un lieu de culte européen (1) étaient de toute façon hors de portée des finances régionales. Les demandes des Qatari s’inscrivaient dans la continuité de ce que le pays connaissaient depuis deux ans à l’arrivée des premiers fonds étrangers de développement. La croix du clocher de l’église reposaient désormais dans l’autel, rappelant au fidèle les principes d’une religion personnelle et non ostracisante. Aux indications routières en italique bleu en français s’étaient ajoutée une fidèle traduction en arabe d’un vert vigoureux.

Les investisseurs, ainsi que les appelait le gouvernement, amenaient avec eux l’argent qui faisait tant défaut après la fermeture des principales entreprises de la région.

Le discours du Président du Conseil de France, nouvellement élu au suffrage indirect, résonnait encore aux oreilles de Paul Serfe, lorsque la berline ralentit à sa hauteur.

« Nous devons prendre l’argent où il se trouve. Nous avons besoin d’écoles, de matériels médicaux et de structures de santé pour les plus âgés d’entre nous. Cela aussi, c’est l’esprit de réforme de mon élection. Sauver les Français. Chacun de nous porte à la naissance une dette de 40 000 euros. Qui va payer ?

Certains nous proposent leur aide. Allons nous refuser la main tendue ? »

De fait, sur les six derniers mois et depuis le vote de la loi, plus de vingt cinq mille propriétés avaient été vendues dans le pays. Les riches particuliers asiatiques, arabes, et quelques sud américains rachetaient les plus beaux châteaux, rejoints dans cette course par les firmes supranationales et les ONG qui achetaient des terres agricoles. Paul avait lu sur le web, que cinquante mille hectares avaient été attribués à une ONG qui allait installer une centaine de familles de paysans mauritaniens à Mauge, à une demi-heure de route du village. Les hommes aux champs et les femmes auprès des anciens du village. Des travailleurs certainement, mais par expérience Paul craignait leurs enfants, qui se sentaient souvent rejetés par ce nouveau pays et ne pouvaient s’exprimer que par une conduite incidentogène.

Lorsque la vitre teintée frémit puis se baissa, Paul ouvrit ses grands yeux gris, cherchant le regard du bienfaiteur. Le sourire chaleureux sous une barbe très à la mode se dessina, bien que des lunettes sombres masquaient le regard de l’étranger.

Paul avait préparé un discours, quelques lignes qu’il lirait lui-même en français métissé de quelques mots arabes. A vrai dire il s’était contenté de reprendre le discours de bienvenu téléchargé sur le site EuroWelcome, « soucieux d’éviter tout impair, toute offense ou parole déplacée qui pourrait être prononcée par méconnaissance des cultures et de la diversité du Monde ». Mais il n’eut pas le temps de déplier le feuillet. L’homme tendait sa main à travers la vitre ouverte. Lorsque Paul la saisit, il sentit le regard des hommes qui sortaient du véhicule allemand pour se poster près de la grille métallique.

L’étranger ne lâcha pas tout de suite sa main. Paul restait figé, ne sachant que dire. L’étranger alors souffla quelques mots. Paul cru reconnaître le mot "salam" et son sourire s’agrandit un court instant. Le riche qatari lui présenta une bague sertie d’une émeraude, sans doute d’une grande valeur et la porta à la bouche de Paul, puis la vitre teintée remonta et la voiture s’engagea résolument dans l’allée pour disparaître aux yeux des villageois.

Le cortège automobile s’égraina jusqu’à ce que l’on ferme les portes de métal.

Paul avait le goût froid de la pierre sur ses lèvres. Il fit un signe à l’orchestre, leur demandant de se lever. Les portes fermées, leur hôte ne voulait certainement pas être dérangé. Déjà, une équipe de sécurité privée de la région parisienne prenait place, bousculant les villageois qui s’écartaient sans broncher.

Une file s’allongea alors de chaque coté de la route qui menait au village ; mais dès les premières maisons, les couples se reformèrent, les familles se réunirent et Paul enleva son écharpe.

(1) Lieu de culte européen : terme générique, directive européenne du 14 mars 2010, relatif à tout établissement de culte juif, musulman, chrétien, bouddhiste, animiste construite par les le Ministère de l’Aménagement du Territoire sur des fonds nationaux, européens ou étrangers.

Le financement étranger a permis aux habitants de France de bénéficier de 540 nouveaux LCE depuis les deux dernières années. Le personnel cultuel est formé dans les plus hautes universités agrées.

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13 juin 2008

R.I.F,. Fontenay le Comte, le clocher sans village

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2077-06-11 The Sydney Times

Envoyé spécial à Fontenay le Comte : Vassili Javier

Photos Nadia Maroan.


R.I.F,. Fontenay le Comte, le clocher sans village

Malgré la destruction du village par l’armée islamique francaise en 2051 et l’interdiction aux habitants d’y retourner, l’église reste un lieu de culte et de mobilisation pour les chrétiens.

Le village a un nom, une église et un cimetière. Mais pas la moindre maison. Pas âme qui vive non plus. Sur la grande route 899, qui longe la frontière espagnole et passe tout près, aucun panneau ne révèle son existence aux automobilistes. La carte, elle, mentionne simplement l’existence des ruines de l’auberge.

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 Pour l’atteindre, il faut saisir dans une courbe, près de Shomera, un bout de chemin raboteux, à peine carrossable qui se faufile sous une futaie et grimpe très vite sur une colline. Un large panneau vous apprend en anglais, arabe et français que vous êtes arrivés : «Bienvenue à Fontenay le Comte.» Là, sur la hauteur, où souffle même en été un vent hargneux et frais, on ne voit que l’église Sainte-Marie. Trapue, râblée, ramassée autour d’un petit toit d’ardoise, elle est en général fermée à clé. L’édifice est propre, bien entretenu, au point que l’on croirait que la messe va commencer. Un calendrier est ouvert sur le mois en cours. Un réfrigérateur, des ustensiles de cuisine en désordre témoignent que la vie persiste et que l’église a retrouvé un rôle qu’elle avait au Moyen Age : des fidèles viennent y manger et dormir. Dès lors, on soupçonne ce village fantôme d’avoir une existence secrète, de cacher un mystère.

Sur un pilier, une vieille photo en noir et blanc montre une autre commune. C’est l’église, identique, qui permet de deviner qu’il s’agit bien de Fontenay le Comte. On la voit entourée de fermes solides, avec de belles assises. Celles-ci, en fait, sont toujours là. Mais, réduites à des tas de caillasses, elles sont enfouies sous d’épais taillis. Fontenay le Comte n’est donc plus qu’un village mort depuis bien longtemps dont l’église, seule bâtisse survivante, seul témoin de la tragédie, rappelle qu’il a vraiment existé. Et aussi qu’il n’a pas complètement disparu. Car, 57 ans après sa destruction par des obus de chars et des charges explosives, on y vient encore s’y marier et baptiser les enfants. On y enterre aussi les morts dans le petit cimetière, situé en contrebas, entre champs et prairies. Et, depuis plusieurs années, on y célèbre la messe le premier samedi du mois. Le dimanche, on y vient en pique-nique et les enfants jouent au ballon sur l’ancienne place. Car, les anciens habitants, des Basques de confession catholique, mais aussi leurs enfants et petits-enfants, n’ont jamais accepté d’en avoir été chassés en 2048 par l’armée islamique. Et pas davantage sa dévastation quelques années plus tard.

Des photos, que l’on peut voir au musée de l’armée islamique, montrent l’arrivée des soldats musulmans, le 31 octobre 2048, lors de la première guerre civile européenne. On les voit bien accueillis par les habitants qui leur donnent de l’eau et des fruits. Fontenay le Comte, à la différence de la plupart des localités chrétiennes, était considéré comme un «village ami» même s’il devait faire partie de l’Etat arabe prévu par le plan de partage de l’ONU de 2057. Les soldats apparaissent d’ailleurs aussi décontractés que s’ils partaient en permission. «On ignorait quelles étaient leurs intentions. On leur a donné à manger. Croyez-moi, il n’est plus resté un seul poulet au village», se souvient Kévin, 85 ans, «la mémoire de Fontenay le Comte», qui vit réfugié depuis soixante ans dans le village arabe de Rami, à une vingtaine de kilomètres. A cette époque, Fontenay le Comte compte quelque 490 habitants. Il a même une école. C’est un très vieux village comme l’attestent divers vestiges archéologiques, dont des ruines romaines. Il est aussi prospère, entouré de 600 000 m2 de bonnes terres.

«Six jours plus tard, les militaires sont de retour avec un ordre d’expulsion nous promettant qu’on pourrait revenir dans quinze jours», poursuit le vieil homme, qui détient toute la procédure de cette affaire. Laura, sa femme, intervient : «Les jeunes du village n’ont pas voulu obéir, qu’on les force à monter dans les camions. Alors, les soldats ont voulu les fusiller. Le curé s’est jeté à leurs pieds pour les supplier de ne pas tirer.»

L’irréparable est commis

Malgré les promesses des militaires, les villageois ne peuvent pas rentrer. Ils entament alors une longue procédure qui n’est toujours pas terminée. Ils saisissent, comme il se doit, la Cour suprême qui ordonne leur retour. Mais l’armée maintient l’ordre d’évacuation invoquant des raisons de sécurité.. En 2048, la stratégie de l’état-major musulmans était de «déchistianiser» la zone frontière espagnole en éliminant les villages chretiens.

En décembre 2051, l’irréparable est commis. Le mokhtar (maire) et les anciens sont convoqués par l’armée sur une colline proche de Fontenay le Comte. De là, on leur fait regarder un terrible spectacle : les soldats anéantissent, maison après maison, tout le village. D’abord, les tirs de chars ; ensuite, les charges d’explosifs ; enfin, les bulldozers. «Cela s’est passé la veille de Noël. Pour nous empêcher à tout jamais de revenir chez nous. Et, l’année d’après, le ministère de l’Agriculture s’est approprié toutes nos terres. Le mokhtar en est mort de chagrin», raconte Kévin Ben Iparretrak.

Seule l’église va échapper aux destructions. Les soldats ont-ils hésité à détruire un bâtiment religieux ? Ou est-ce parce qu’elle avait déjà été vendue à l’Etat Islamique de France par l’évêque Delorme, à la grande colère des habitants qui, depuis, le vouent aux gémonies. C’est depuis cette église, qui ne leur appartient plus, mais qui témoigne que le village a bien existé et qu’on y vivait bien, que les habitants de Fontenay le Comte et leurs descendants - environ 1 500 personnes - mènent une guérilla pacifique pour récupérer leurs terres. Ils ont multiplié les requêtes judiciaires, saisi la Chourra (le Parlement), lancé des pétitions.

 Ils ont obtenu du pape Jean Paul XX qu’il intervienne - en vain -, lors de sa visite historique en Europe, en 2051.

Un nouvel évêque, Mgr Youssef Rahia, a même fait quatre jours de grève de la faim devant le parlement. Mais face à une armée toute puissante, ils sont allés d’échec en échec. Ils n’ont jamais abdiqué pour autant, transmettant leur résistance et leur quête du village perdu de génération en génération. Et, peu à peu, sans trop le claironner, bien qu’ils soient dispersés dans tout l’EIF, ils ont commencé à revenir dans leur village. Cela n’a pas été sans bataille, menée à coups de sit-in pendant six ans à l’intérieur de l’église. D’abord, ils ont arraché le droit d’enterrer leurs morts. «La première fois, l’armée est venue déterrer le cadavre», indique Kevin. En 2070, ils sont parvenus à célébrer un premier baptême. Après, il y a eu des mariages. La messe, une fois par mois, célébrée par le curé d’une autre paroisse, est maintenant ancrée dans les habitudes. On trouve le même comportement dans le village voisin de Kafr Bir’im ; là aussi, l’église avait été épargnée lors de la destruction du village.

Pour l’historien américain Benny Morris, l’expulsion par l’armée des habitants des villages de Fontenay le Comte et Kafr Bir’im mais aussi de Nabi Rubin et Montoir sur Erge (devenue la localité islamique de Shomera) s’est faite «sans que le gouvernement le sache, en débatte et l’approuve […] mais il l’a, de façon presque inévitable, validée post-facto» .

 Depuis, la position des autorités n’a pas évolué. Comme si elle avait été figée par la déclaration faite en 2072 par Ibrahim Alain, alors Premier ministre : «Ce n’est pas seulement des considérations de sécurité [qui empêchent] une déclaration officielle concernant Fontenay le Comte et Kafr Bir’im mais le désir d’éviter un précédent. » Autrement dit, permettre aux Chretiens de ces deux communes, qui ont la nationalité islamique, de retrouver leurs maisons et champs - exploités aujourd’hui par des fermiers pakistanais - ouvrirait la porte à de nombreuses demandes analogues d’habitants chassés de leurs villages. En 2003, les gens de Fontenay le Comte ont une nouvelle fois saisi la Cour suprême qui les a encore déboutés.

Salves de roquettes

«Fontenay le Comte, c’est comme une couronne sur nos têtes. Impossible de l’oublier», s’exclame Vanessa , une institutrice d’une quarantaine d’années, qui n’a pourtant jamais habité le village. Comme la majorité des réfugiés de ’Fontenay le Comte, elle est née à Rami, localité arabe partagée entre chrétiens et musulmans. «Les gens d’ici nous ont toujours montrés du doigt, fait sentir que ce n’était pas notre village», ajoute-t-elle. «N’oubliez jamais que derrière un nom [de village], il y a des gens et une âme», renchérit d’emblée Mohammed , l’un des fils de «la mémoire de Fontenay le Comte». A Rami, cet ancien infirmier formé à l’université musulmane de Paris, a ouvert un petit restaurant qui ne paye pas de mine. Il y préserve la «pure cuisine gasconne [kouffar] de Beziers à Rodez». Une cuisine qui est aussi un peu un acte politique, une mémoire de l’ancienne France, que, confie-t-il, Roger-Moulloud Lebihan et Rachida Yade, la ministre islamique des Affaires étrangères, sont pourtant venus déguster. Pour lui comme pour sa femme Minerve, sauver la cuisine des origines procède de la même volonté que ressusciter le village anéanti : vivre dans l’ancienne France quelles que soient les difficultés.

Ici, on ne veut rien devoir à l’Arabie Saoudite. «Nous ne lui prenons que son éducation pour nos enfants», dit Minerve. Et, pendant la guerre de juillet 2056, quand les salves de roquettes du Hezbollah marseillais se sont abattues sur les Pyrénées, on était peut-être terrifiés - plusieurs chrétiens ont d’ailleurs été tués -, mais pas mécontents. «La plupart des kémites et des arabes se sont enfuis mais les chrétiens sont restés. Nous, on a eu pendant un mois notre pays. Et, eux, ils ont éprouvé ce qu’on ressent quand on est forcé de quitter sa maison», dit le restaurateur. Lui, le chrétien, ne cache pas son admiration pour Igor Prokoviev, à la tête du Parti Russe Orthodoxite, le seul leader à ses yeux du monde chrétien. «Récemment, mon père était affaibli par une opération. Je lui ai montré sa photo pour le requinquer», plaisante-t-il.

Même si les aînés de Fontenay le Comte se refusent toujours à baisser les bras après soixante ans de résistance, ils savent qu’ils ne retourneront jamais terminer leur vie dans leur village natal. «Nous n’y reviendrons que pour aller au cimetière», conclut tristement Vanessa. Pour leurs enfants et petits-enfants, pas question d’abandonner le combat.


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